Intelligence artificielle
Droit du numérique

Droit d'auteur et IA générative : le Parlement européen prend position

29/6/2026
6 minutes
Emy Delonnette
Rédactrice en chef

Le 10 mars 2026, le Parlement européen a adopté, en séance plénière, une résolution consacrée au droit d'auteur et à l'intelligence artificielle générative. Le vote, obtenu par 460 voix pour, 71 contre et 88 abstentions, pose trois exigences à l'endroit des développeurs de systèmes d'IA, une transparence totale sur les données d'entraînement, une rémunération équitable pour les créateurs, une sécurité juridique durable.

Ce texte ne constitue pas une loi. Il s'agit d'un rapport d'initiative, non contraignant en tant que tel. Il représente néanmoins le signal politique le plus fort adressé à la Commission européenne depuis l'entrée en vigueur du règlement sur l'intelligence artificielle, et il concerne directement quiconque produit, publie ou diffuse des contenus en ligne.

Selon le rapporteur Axel Voss, membre du Parti populaire européen, l'intelligence artificielle générative ne saurait se développer en dehors du cadre de l'État de droit. Lorsque des œuvres protégées servent à l'entraînement de systèmes d'IA, leurs créateurs sont fondés à exiger transparence, sécurité juridique et rémunération équitable.

Pourquoi le Parlement européen a dû légiférer sur l'entraînement des IA génératives ?

Depuis l'essor des modèles d'IA générative, un déséquilibre considérable s'est installé entre les entreprises technologiques et les titulaires de droits. Des modèles tels que GPT, Gemini, Llama ou Mistral ont été entraînés sur des milliards de contenus, textes, images, morceaux musicaux, articles de presse, collectés à grande échelle sur le web. La majorité de ces contenus étaient protégés par le droit d'auteur. La plupart de leurs auteurs n'en ont jamais été informés, et n'ont perçu aucune rémunération à ce titre.

Le cadre juridique existant, la directive sur le droit d'auteur dans le marché unique numérique, adoptée en 2019, n'avait pas été conçue pour cette situation. Cette directive autorise les entreprises à utiliser des contenus protégés dans le cadre d'activités de fouille de textes et de données, sauf lorsqu'un créateur a explicitement réservé ses droits. Ce mécanisme d'opposition demeure toutefois peu connu des créateurs individuels, et les plateformes technologiques n'ont guère intérêt à en faciliter l'usage.

C'est dans ce contexte que la commission des affaires juridiques du Parlement européen, sous la conduite du rapporteur Axel Voss, a préparé un rapport d'initiative pendant plusieurs mois. Adopté en commission à une large majorité, ce texte marque une rupture dans la posture de l'Union européenne, qui refuse désormais que le développement de l'IA générative se poursuive en dehors du cadre du droit d'auteur.

La résolution du 10 mars 2026 se résume à six points principaux. L'extraterritorialité, d'abord, puisque le droit d'auteur européen s'applique à tout système d'IA disponible dans l'Union, indépendamment du lieu où l'entraînement a eu lieu. La transparence obligatoire, ensuite, avec l'exigence d'une liste détaillée et lisible par machine des œuvres protégées utilisées pour l'entraînement. La présomption de violation, en l'absence de cette liste, avec transfert des frais de justice au fournisseur d'IA en cas de condamnation. La rémunération équitable, incluant l'examen d'une compensation rétroactive pour les usages passés, sans licence globale forfaitaire. Un registre européen des œuvres utilisées pour l'entraînement, hébergé par l'Office de l'Union européenne pour la propriété intellectuelle. Enfin, l'exclusion des contenus intégralement générés par l'IA de la protection par le droit d'auteur, seule la création humaine y demeurant éligible.

Transparence, présomption de violation et rémunération des créateurs

La première exigence de la résolution est également la plus structurante. Les fournisseurs et déployeurs de systèmes d'IA devront publier une liste détaillée de toutes les œuvres protégées utilisées pour entraîner leurs modèles. Ces informations devront être standardisées et lisibles par machine, c'est-à-dire réellement accessibles et exploitables, non dissimulées dans une documentation sommaire.

L'objectif consiste à permettre aux titulaires de droits d'identifier concrètement si et comment leurs contenus ont été utilisés, condition préalable à toute revendication juridique ou négociation de licence. Cette traçabilité était jusqu'ici quasiment inexistante, les entreprises technologiques se limitant à publier des fiches sommaires, sans détailler les sources réelles de leurs jeux de données.

La résolution va plus loin. L'absence de cette liste pourrait être interprétée comme une présomption de violation du droit d'auteur, entraînant des conséquences juridiques directes pour les fournisseurs et déployeurs concernés. Si un titulaire de droits obtient gain de cause en justice sur ce fondement, l'ensemble des frais de procédure devra être supporté par l'entreprise d'IA mise en cause. Ces obligations s'appliquent à tout système d'IA générative mis à la disposition des utilisateurs dans l'Union européenne, quel que soit le lieu où l'entraînement a eu lieu. Le territoire d'utilisation prime ainsi sur le territoire d'entraînement.

Le secteur culturel et créatif représente environ 6,9 % du produit intérieur brut de l'Union européenne. Partant de ce constat, les eurodéputés demandent à la Commission d'examiner des mécanismes de rémunération équitables, y compris pour les utilisations passées, c'est-à-dire les données déjà intégrées dans des modèles existants avant l'entrée en vigueur de nouvelles règles. Cette position ouvre la voie à une forme de rémunération rétroactive.

La résolution rejette en revanche explicitement l'idée d'une licence globale forfaitaire, qui permettrait aux fournisseurs d'IA de former leurs systèmes sur n'importe quel contenu protégé en contrepartie d'un paiement fixe. Ce mécanisme, défendu par certains acteurs technologiques comme solution de compromis, est jugé par le Parlement trop favorable aux entreprises et insuffisant pour les créateurs individuels et les petites structures culturelles. Le Parlement privilégie à la place un marché de licences structuré et sectoriel, fondé sur des accords de licences collectives volontaires, accessibles aussi bien aux grandes maisons d'édition qu'aux créateurs indépendants.

Une proposition concrète accompagne ce dispositif, la création d'un registre européen des œuvres utilisées pour l'entraînement, hébergé par l'Office de l'Union européenne pour la propriété intellectuelle. Ce registre centraliserait deux catégories d'informations, les œuvres effectivement utilisées pour l'entraînement, et celles dont les auteurs ont explicitement demandé l'exclusion. Une infrastructure de cette ampleur n'existe pas encore, et son déploiement inverserait en partie la charge de la preuve, aujourd'hui supportée presque exclusivement par les créateurs.

Presse, deepfakes et conséquences concrètes pour les éditeurs de contenus

La résolution ne se limite pas aux créateurs individuels. Elle cible directement le secteur de la presse et des médias d'information, dont les contenus éditoriaux, articles, enquêtes, dépêches, sont massivement exploités par les systèmes d'IA pour alimenter leurs bases de connaissances, sans que les médias sources en soient informés ni indemnisés.

Le Parlement réclame que les éditeurs de presse disposent d'un droit de refus explicite et effectif sur l'utilisation de leurs contenus pour l'entraînement des IA. Les médias dont le trafic et les revenus sont captés par des agrégateurs ou des agents conversationnels devraient être intégralement indemnisés. La résolution soulève également un risque systémique, celui de l'auto-préférence, lorsque les grands opérateurs d'IA sont aussi des agrégateurs d'information et pourraient favoriser leurs propres contenus au détriment du pluralisme médiatique.

Un chantier supplémentaire concerne la protection des individus contre les hypertrucages non autorisés. Le texte demande à la Commission d'encadrer plus strictement la diffusion de contenus manipulés utilisant la voix, l'image ou l'identité numérique d'une personne sans son consentement, et exige que les contenus entièrement générés par l'IA soient clairement identifiés comme tels.

Il convient d'être direct sur la portée réelle de ce texte. Cette résolution n'est pas une loi. Elle ne crée aucune obligation juridique immédiate pour les entreprises d'IA. Son impact dépend de la volonté et de la rapidité de la Commission européenne à traduire ces orientations en textes législatifs contraignants. Plusieurs obstacles subsistent, la directive sur le droit d'auteur reste floue quant à l'application de l'exception de fouille de données à l'IA générative, le mécanisme d'opposition demeure peu lisible pour les créateurs individuels, et les grands acteurs du secteur disposent de ressources juridiques considérables pour peser sur la rédaction des textes à venir.

Pour un créateur, un éditeur ou un média numérique, trois implications pratiques se dégagent dès aujourd'hui. Documenter ses actifs éditoriaux devient pertinent, en identifiant précisément quelles œuvres sont produites, où elles sont publiées, sous quelles conditions de licence. Le mécanisme d'opposition existe déjà dans la directive de 2019, et des mentions explicites dans les métadonnées, le fichier robots.txt ou les conditions générales d'utilisation permettent d'ores et déjà de signaler un refus d'exploitation. Enfin, rejoindre des coalitions de créateurs ou des sociétés d'auteurs renforce la légitimité des revendications collectives face à la Commission européenne.

Le droit d'auteur ne saurait s'effacer devant la vitesse de développement de l'intelligence artificielle. Le Parlement européen fixe une règle simple, la transparence sur les données d'entraînement précède toute rémunération équitable.
L'équipe CTRLZed

FAQ, droit d'auteur et intelligence artificielle générative

La résolution du Parlement européen est-elle contraignante ?


Non. C'est un texte d'orientation politique, non une loi. Elle invite la Commission européenne à légiférer, sans créer d'obligation juridique immédiate pour les entreprises d'IA. Son poids demeure avant tout politique, l'adoption à 460 voix signale un consensus fort et contraint la Commission à accélérer son calendrier législatif.

Mon contenu peut-il être utilisé pour entraîner une IA sans mon accord ?

Oui, dans certains cas. La directive de 2019 autorise la fouille de textes et de données à des fins de recherche, et dans une certaine mesure à des fins commerciales, sauf réservation explicite des droits. C'est précisément ce déséquilibre que la résolution cherche à corriger.

Comment refuser que mes contenus servent à entraîner une IA ?

Plusieurs options existent déjà, bien qu'imparfaites. Une mention explicite dans les conditions générales d'utilisation, dans les métadonnées des fichiers, ou via le fichier robots.txt, permet de signaler ce refus. La résolution demande que ce mécanisme soit standardisé et rendu accessible à tous les créateurs, y compris les indépendants.

Les contenus générés par l'IA sont-ils protégés par le droit d'auteur ?

Non, selon la résolution. Un contenu produit intégralement par une IA ne peut bénéficier de la protection du droit d'auteur européen. Seule la création humaine y a droit. Si un humain oriente, sélectionne et édite le résultat, une part de protection reste envisageable, selon le degré d'apport créatif humain.

Qu'est-ce que le registre européen mentionné dans la résolution ?

Une proposition de base de données centralisant les œuvres utilisées pour entraîner des modèles d'IA, hébergée par l'Office de l'Union européenne pour la propriété intellectuelle. Ce registre permettrait aux titulaires de droits de vérifier l'utilisation de leurs contenus, et aux fournisseurs d'IA de prouver leur conformité. Sa création dépend des suites législatives données au texte.

Cette résolution concerne-t-elle aussi les médias et la presse ?

Oui, directement. Les éditeurs de presse disposeraient d'un droit de refus explicite sur l'utilisation de leurs contenus pour l'entraînement des IA, et les médias dont le trafic est capté par des agrégateurs sans contrepartie pourraient être intégralement indemnisés. La résolution soulève également le risque d'auto préférence, lorsque les opérateurs d'IA sont aussi des agrégateurs d'information.

Qu'est-ce que cela change pour les grandes entreprises technologiques ?

À court terme, peu de choses concrètes, la résolution n'étant pas contraignante. À moyen terme, si la Commission traduit ces orientations en législation, ces entreprises devront publier des listes détaillées de leurs données d'entraînement, négocier des licences avec les titulaires de droits, et potentiellement rémunérer rétroactivement les créateurs dont les œuvres ont déjà été utilisées.

Le présent article revêt une portée strictement informationnelle. CTRLZed n'est pas un cabinet d'avocats et ne dispense aucun conseil juridique personnalisé. Les éléments exposés ne sauraient se substituer à une consultation auprès d'un avocat spécialisé en droit de la propriété intellectuelle, seul habilité à apprécier la situation particulière de chaque projet.

Sources officielles :

Parlement européen, texte adopté de la résolution du 10 mars 2026 sur le droit d'auteur et l'intelligence artificielle générative
https://www.europarl.europa.eu/doceo/document/TA-10-2026-0066_FR.html

Parlement européen, communiqué de presse, protéger les œuvres soumises au droit d'auteur utilisées par l'IA générative
https://www.europarl.europa.eu/news/fr/press-room/20260126IPR32636/proteger-les-oeuvres-soumises-au-droit-d-auteur-utilisees-par-l-ia-generative

Parlement européen, rapport A10-0019/2026 sur le droit d'auteur et l'intelligence artificielle générative
https://www.europarl.europa.eu/doceo/document/A-10-2026-0019_FR.html