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Droit du numérique

Sociologie du numérique : comprendre la société connectée

10/10/2026
10 min
Emy Delonnette
Rédactrice en chef

Près d'un Français sur deux utilise désormais une intelligence artificielle générative, alors qu'ils n'étaient qu'un sur cinq en 2023. Chez les 18 à 24 ans, la proportion atteint 85 %, contre 15 % chez les 70 ans et plus. Les cadres s'en servent deux fois plus que les ouvriers. Ces écarts ne racontent pas seulement une histoire de technologie : ils racontent une histoire de société, faite d'âges, de diplômes, de revenus et de territoires.

C'est précisément l'objet de la sociologie du numérique. Cette branche des sciences sociales étudie la manière dont les technologies numériques transforment les relations sociales, le travail, la participation politique et l'accès aux droits, et la manière dont la société façonne, en retour, ces outils. Pour un juriste, elle offre une grille de lecture précieuse : derrière chaque règlement européen sur les plateformes ou chaque téléservice obligatoire, il y a des usages, des inégalités et des rapports de pouvoir que le droit tente de saisir. Cet article présente les fondements de la sociologie du numérique, ses constats sur les fractures numériques en 2026 et les points où elle rencontre directement le droit.

Sociologie du numérique : définition, objets et grands auteurs

Une discipline née avec les réseaux

La sociologie du numérique ne s'est pas constituée d'un bloc. Elle hérite de la sociologie des techniques et de la sociologie des médias, qui interrogeaient déjà, dans les années 1980, la place du Minitel, de la télévision ou du téléphone dans la vie quotidienne. L'essor d'internet grand public, à la fin des années 1990, change l'échelle de la question. En 1996, Manuel Castells publie La Société en réseaux, premier volume d'une trilogie qui décrit l'entrée dans une ère de l'information où le réseau devient la forme d'organisation dominante de l'économie, du pouvoir et de la culture.

L'expression sociologie du numérique s'impose ensuite dans les années 2010, à mesure que le numérique cesse d'être un secteur pour devenir une dimension de toute la vie sociale. Les chercheurs ne se demandent plus seulement qui utilise internet, mais comment les plateformes, les algorithmes et les données recomposent la famille, l'école, l'emploi ou la citoyenneté. En France, le manuel de Dominique Boullier, professeur à Sciences Po, intitulé Sociologie du numérique et réédité en 2019, en propose une synthèse de référence, actualisée pour intégrer l'apprentissage automatique, le RGPD, la désinformation et la plateformisation. Le numérique y est traité non comme un simple outil, mais comme un environnement qui transforme l'espace, le temps et les liens sociaux.

Ce que la sociologie du numérique étudie

La sociologie du numérique s'organise autour de quelques grands chantiers. Elle s'intéresse aux sociabilités, c'est-à-dire à la façon dont les réseaux sociaux et les messageries modifient l'amitié, la vie de couple, les relations familiales ou le voisinage. Elle examine les inégalités, en mesurant comment le numérique reproduit ou creuse les écarts entre groupes sociaux. Le travail constitue un autre terrain majeur, des chauffeurs de VTC aux annotateurs de données qui entraînent les intelligences artificielles. Reste la question du pouvoir : qui conçoit les algorithmes, qui décide de ce que nous voyons, et qui contrôle les données que nous produisons.

Cette discipline se distingue par sa méthode autant que par ses objets. Elle combine les enquêtes statistiques, comme le baromètre du numérique piloté par l'Arcep, les entretiens et l'observation ethnographique des usages, mais aussi l'analyse des traces numériques laissées par les internautes : publications, clics, parcours de navigation. Dans Culture numérique, paru en 2019, Dominique Cardon rappelle que les technologies ne déterminent pas mécaniquement les comportements : elles s'inscrivent dans des pratiques sociales qui existaient avant elles et qu'elles déplacent. La sociologie du numérique refuse ainsi deux discours symétriques, celui de l'émerveillement technologique et celui de la panique morale.

Les auteurs qui structurent le champ

Plusieurs travaux servent aujourd'hui de repères à qui découvre la sociologie du numérique. Antonio Casilli, dans En attendant les robots (Seuil, 2019), a mis en lumière le travail du clic : derrière chaque intelligence artificielle se tiennent des milliers de travailleurs précaires qui étiquettent des images, modèrent des contenus ou corrigent des réponses, souvent pour quelques centimes la tâche. La chercheuse américaine Shoshana Zuboff a forgé la notion de capitalisme de surveillance pour décrire un modèle économique fondé sur l'extraction et la prédiction des comportements à partir des données personnelles. Les travaux de la sociologue Eszter Hargittai ont, dès 2002, montré que la fracture numérique ne se résume pas à l'accès au réseau : à connexion égale, les compétences et les usages restent profondément inégaux.

Ces auteurs partagent une intuition héritée de Pierre Bourdieu : le numérique fonctionne comme un capital. Comme le capital culturel, il s'acquiert inégalement, à l'école, dans la famille ou au travail, et il se convertit en avantages concrets : un emploi trouvé en ligne, une allocation obtenue plus vite, une démarche réussie sans aide. Celui qui en est dépourvu ne subit pas seulement un inconfort, il accumule des retards. C'est ce mécanisme de conversion qui intéresse le plus directement le juriste, car il transforme une inégalité d'usage en inégalité d'accès aux droits.

Sociologie du numérique : les fractures numériques en 2026

De la fracture d'accès à la fracture des usages

La sociologie du numérique distingue classiquement plusieurs niveaux de fracture. La fracture d'accès sépare ceux qui disposent d'un équipement et d'une connexion de ceux qui en sont privés. La fracture d'usage oppose, parmi les connectés, ceux qui maîtrisent les outils à ceux qui les subissent. La fracture des bénéfices, plus récente dans la littérature, mesure ce que chacun retire concrètement de ses usages en matière d'emploi, de revenus, de santé ou de droits. En France, l'inégalité d'accès se réduit nettement, tandis que les inégalités de maîtrise et de bénéfices résistent, voire se creusent.

Le baromètre du numérique, édition 2026, publié le 9 février 2026 par l'Arcep, l'Arcom, le Conseil général de l'économie et l'ANCT à partir d'une enquête du Crédoc menée en juin 2025 auprès de 4 145 personnes, confirme cette évolution. 94 % des 12 ans et plus sont internautes et 91 % possèdent un smartphone. La fibre progresse fortement dans les zones peu denses. Pourtant, 12 % des personnes interrogées ne se déclarent compétentes dans aucun des domaines testés, et 60 % des non-diplômés estiment que le numérique complique leur vie ou n'a aucun effet, quand 73 % des diplômés du supérieur jugent qu'il la facilite. Pour la sociologie du numérique, ce contraste illustre le passage d'une inégalité matérielle à une inégalité de maîtrise.

L'illectronisme, une réalité sociale mesurée

L'illectronisme désigne l'incapacité à utiliser les outils numériques, faute d'accès ou de compétences de base. Selon l'Insee, il concernait 15,4 % des personnes de 15 ans ou plus en 2021. Le phénomène suit des lignes sociales nettes : il touche 62 % des 75 ans et plus contre 2 % des 15 à 24 ans, les personnes sans diplôme courent un risque sept fois plus élevé que les diplômés de niveau bac+3, et les 20 % les plus modestes un risque 6,6 fois plus élevé que les 20 % les plus aisés. Près d'un tiers des personnes vivant seules sont concernées.

La sociologie du numérique éclaire ce que ces chiffres masquent. L'illectronisme n'est pas seulement l'affaire de seniors réfractaires : il frappe des jeunes très à l'aise sur les réseaux sociaux mais démunis face à un formulaire administratif, des ouvriers qui n'utilisent jamais d'ordinateur au travail, des personnes isolées privées de l'aide d'un proche. Le baromètre 2026 relève d'ailleurs que quatre Français sur dix jouent le rôle d'aidant numérique pour leur entourage et qu'en cas de difficulté, un sur deux préfère un contact humain. Ces solidarités invisibles compensent en partie le retrait des guichets, mais elles supposent d'avoir quelqu'un vers qui se tourner.

Ce constat a une traduction juridique directe. Lorsque l'administration bascule ses démarches en ligne, les publics éloignés du numérique sont les premiers à perdre leurs droits, ce que le Conseil d'État a reconnu en exigeant un accompagnement et une solution de substitution pour tout téléservice obligatoire. Nous avons détaillé ces garanties dans notre article sur la dématérialisation des démarches et les recours des usagers. La sociologie du numérique fournit ici au droit public la preuve empirique de ce que le principe d'égalité devant le service public doit protéger.

L'intelligence artificielle, nouvelle ligne de fracture

L'arrivée de l'IA générative rejoue le scénario des fractures numériques à grande vitesse. Son usage est passé de 20 % en 2023 à 33 % en 2024, puis à 48 % en 2025. Les écarts sociaux sont considérables : 76 % des cadres y recourent, contre 38 % des ouvriers et 19 % des retraités. Seuls 41 % des utilisateurs se sentent compétents avec ces outils, et le manque de confiance reste le premier frein cité. Pour la sociologie du numérique, la question n'est donc pas de savoir si l'IA se diffuse, mais au profit de qui elle se diffuse.

Niveau de fractureCe qu'il mesureIndicateur récentRéponse juridique
AccèsÉquipement et connexion à internet94 % d'internautes, 91 % équipés d'un smartphone (Crédoc, 2025)Droit au maintien de la connexion, article L. 115-3 du code de l'action sociale et des familles
Usages et compétencesMaîtrise réelle des outils15,4 % en situation d'illectronisme (Insee, 2021), 12 % sans aucune compétence déclarée (Crédoc, 2025)Accompagnement et solution de substitution pour les téléservices obligatoires (Conseil d'État, 3 juin 2022)
BénéficesCe que les usages rapportent concrètement60 % des non-diplômés jugent que le numérique complique leur vie ou n'a aucun effetÉgalité d'accès au service public et aux droits
Intelligence artificielleAppropriation de l'IA générative76 % des cadres l'utilisent, contre 38 % des ouvriers et 19 % des retraitésObligation de maîtrise de l'IA, article 4 du règlement (UE) 2024/1689

La ministre déléguée chargée du Numérique, Anne Le Hénanff, a résumé l'enjeu lors de la présentation du baromètre, en février 2026 : sans action publique, l'IA risque d'accélérer les inégalités au lieu de servir l'émancipation. L'article 4 du règlement européen sur l'intelligence artificielle impose déjà aux entreprises et aux administrations qui déploient ces systèmes de garantir un niveau suffisant de maîtrise de l'IA chez leur personnel. Aucune règle n'oblige en revanche à former le grand public, et c'est précisément là que les nouvelles fractures se jouent.

Sociologie du numérique et droit : plateformes, algorithmes, travail

Les algorithmes de recommandation saisis par le droit

La sociologie du numérique a longtemps décrit le pouvoir discret des algorithmes de recommandation. En hiérarchisant les contenus, ils orientent l'attention, enferment parfois les internautes dans des bulles de filtre et amplifient les publications les plus polarisantes. Le baromètre 2026 montre que les utilisateurs en ont conscience : 80 % estiment que les algorithmes peuvent diffuser des contenus faux ou trompeurs et 72 % préféreraient un affichage non personnalisé. Le droit européen a fini par traduire ces constats en obligations précises.

Le règlement (UE) 2022/2065 sur les services numériques, dit DSA, impose aux plateformes d'exposer dans leurs conditions générales les principaux paramètres de leurs systèmes de recommandation, en vertu de son article 27. Les très grandes plateformes doivent en outre proposer au moins une option de recommandation non fondée sur le profilage, conformément à l'article 38. Ces dispositions sont, en un sens, de la sociologie du numérique devenue norme : elles reconnaissent que l'ordre d'affichage des contenus n'est jamais neutre. Un écart demeure toutefois entre la règle et les pratiques. Une proportion identique d'utilisateurs, 72 %, ne connaît pas ou n'exerce pas son droit de recours en matière de modération. Un droit ignoré de ceux qu'il protège reste, pour le sociologue comme pour le juriste, un droit largement théorique.

Les algorithmes publics et la décision automatisée

L'administration n'échappe pas à ce mouvement. Détection de la fraude sociale, orientation scolaire, ciblage des contrôles fiscaux : les algorithmes publics trient et classent des millions de dossiers. La sociologie du numérique a montré que ces outils, entraînés sur des données historiques, peuvent reproduire des biais au détriment des populations déjà les plus contrôlées. Le droit y répond par l'article 22 du RGPD, qui encadre les décisions entièrement automatisées, et par l'article L. 311-3-1 du code des relations entre le public et l'administration, qui impose d'informer l'usager lorsqu'un traitement algorithmique fonde une décision le concernant. Nous avons analysé ces garanties, et les affaires européennes qui les ont façonnées, dans notre article consacré aux algorithmes d'État.

Le travail de plateforme et le travail du clic

Le travail est sans doute le terrain où la sociologie du numérique a le plus directement influencé le législateur. Les enquêtes menées auprès des livreurs, des chauffeurs et des microtravailleurs ont documenté une subordination algorithmique : des travailleurs juridiquement indépendants, mais notés, guidés et parfois déconnectés par une application. La Cour de cassation a requalifié en contrat de travail la relation entre un chauffeur et la société Uber dès le 4 mars 2020. La directive (UE) 2024/2831 relative au travail via une plateforme, qui doit être transposée au plus tard le 2 décembre 2026, instaure une présomption de relation de travail et encadre la gestion algorithmique des travailleurs.

Le travail du clic décrit par Antonio Casilli reste, en revanche, largement hors du radar juridique. Les annotateurs de données, souvent installés à Madagascar, au Kenya ou aux Philippines, travaillent pour des intermédiaires établis dans d'autres pays, ce qui rend le droit du travail national difficile à mobiliser. Les grandes entreprises de l'IA communiquent peu sur ces chaînes de sous-traitance. Cette zone grise rappelle une leçon centrale de la sociologie du numérique : l'automatisation déplace le travail humain bien plus qu'elle ne le supprime.

Pourquoi la sociologie du numérique intéresse les juristes

Pour un avocat, un juriste d'entreprise ou un étudiant en droit, la sociologie du numérique n'a rien d'une curiosité académique. Elle permet d'anticiper les contentieux : les inégalités d'usage d'aujourd'hui annoncent les recours contre les téléservices de demain, et les pratiques de modération décrites par les chercheurs nourrissent les signalements adressés aux régulateurs. Elle aide aussi à rendre le droit accessible à des publics qui ne cherchent pas l'information au même endroit ni de la même manière, entre moteur de recherche, réseau social et assistant d'IA. Un cabinet qui comprend comment ses clients s'informent en ligne, et qui s'appuie sur un audit SEO et des contenus juridiques adaptés à ces nouveaux usages, se rend visible là où naissent réellement les questions de droit.

Si nous laissons faire, l'IA ne sera pas un levier d'émancipation, mais un accélérateur d'inégalités.
Anne Le Hénanff, ministre déléguée chargée du Numérique, février 2026

Sociologie du numérique : questions fréquentes

Qu'est-ce que la sociologie du numérique ?

La sociologie du numérique est une branche des sciences sociales qui étudie la manière dont les technologies numériques transforment les relations sociales, le travail, la culture et l'accès aux droits, et la façon dont la société façonne en retour ces technologies. Elle analyse notamment les réseaux sociaux, les plateformes, les algorithmes et les inégalités numériques.

Quels sont les grands auteurs de la sociologie du numérique ?

Parmi les références figurent Manuel Castells, auteur de La Société en réseaux en 1996, Dominique Cardon avec Culture numérique, Dominique Boullier, auteur du manuel Sociologie du numérique, Antonio Casilli pour ses travaux sur le travail du clic, Shoshana Zuboff pour le capitalisme de surveillance et Eszter Hargittai pour la fracture numérique de second niveau.

Que dit la sociologie du numérique sur la fracture numérique ?

Elle montre que la fracture numérique ne se limite pas à l'accès à internet. À connexion égale, les compétences, les usages et les bénéfices retirés restent très inégaux selon l'âge, le diplôme et le revenu. En France, l'Insee estimait l'illectronisme à 15,4 % des 15 ans et plus en 2021, et l'IA générative reproduit ces écarts.

Pourquoi la sociologie du numérique intéresse-t-elle le droit ?

Parce qu'elle documente les réalités que le droit cherche à encadrer : biais des algorithmes, subordination des travailleurs de plateformes, exclusion des usagers face aux téléservices. Ses constats ont nourri des règles comme les obligations de transparence des systèmes de recommandation prévues par le DSA ou la présomption de salariat de la directive européenne sur le travail de plateforme.

Où étudier la sociologie du numérique en France ?

La sociologie du numérique est enseignée dans de nombreuses licences et masters de sociologie, de sciences de l'information et de la communication, ainsi que dans les instituts d'études politiques. Des cours dédiés existent par exemple à l'université Grenoble Alpes ou à Sciences Po, et plusieurs masters de droit du numérique intègrent également ses apports.

Cet article a une vocation informative et ne constitue pas un conseil juridique. Pour une situation individuelle, consultez un professionnel qualifié. Rédaction CTRLZed.